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Eloge de la nuance

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Eloge de la nuance Empty Eloge de la nuance

Message par patos Dim 11 Avr - 11:25

une interview ( dans Charlie hebdo )  que j'ai adorée...bouquin que je vais me procurer !


JEAN BIRNBAUM : « LA VRAIE LACHETE, C’EST L’ARROGANCE IDEOLOGIQUE, LA VRAIE IMPUISSANCE, C’EST LE FANATISME »


LAURE DAUSSY · mis en ligne le 5 avril 2021 · paru dans l'édition 1497 du 31 mars

Le débat public se déroule de plus en plus à couteaux tirés. Sur les réseaux sociaux, chacun se range dans un camp, sans échange possible. Jean Birnbaum, responsable du Monde des livres, en fait l'amer constat. Il publie LE COURAGE DE LA NUANCE (éd. Seuil), plaidoyer en faveur de la subtilité et de la lucidité. Une nuance, d'ailleurs, qui n'empêche en rien une forme de radicalité. Entretien.


CHARLIE HEBDO : POURQUOI AVOIR ECRIT CE LIVRE ?


Jean Birnbaum : Ce texte est parti non pas d’une idée, mais d’un sentiment d’étouffement. « Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison », disait Camus, et ­aujourd’hui, dans les débats publics, sur les réseaux sociaux, dans les relations amicales aussi, on manque terriblement d’air, et pas seulement à cause des masques ! La mauvaise foi répond à la mauvaise foi, l’ambiance est à la suspicion, voire à la haine. J’ai expérimenté moi-même la chose. À deux ans d’intervalle, j’ai publié deux livres en miroir, à peu près sur le même sujet, et avec le même état d’esprit : Un silence religieux. La gauche face au djihadisme [éd. Seuil], puis La Religion des faibles. Ce que le djihadisme dit de nous [éd. Seuil]. À chaque fois, j’ai fait des conférences un peu partout, parfois au même endroit, avec le même public, et j’ai senti que l’échange était plus difficile. « D’où parlez-vous ? », « De qui faites-vous le jeu ? » : ces questions flottaient dans l’air. Or elles sont typiques des ambiances de pré-guerre civile.


« PRE-GUERRE CIVILE », ÇA, CE N’EST TOUT DE MEME PAS TRES NUANCE !


À mes yeux, la nuance n’est pas la tiédeur, mais la lucidité à l’égard du réel dans ses contradictions. En ce moment, je pense beaucoup à la formule de Bernanos : « le monde est mûr pour toute forme de cruauté ». À l’échelle mondiale, après l’horreur syrienne, on continue à faire comme s’il ne s’était rien passé. Il y a une peur qui s’installe, quelque chose d’animal, qui produit une envie de ménager ses « alliés » et de chasser en meute. Or quand on chasse en meute, on se prépare un monde sauvage.


QUELS SONT LES EXEMPLES DE CE MANQUE DE NUANCE DANS LE DEBAT AUJOURD’HUI ?


Je pense à la polémique sur l’islamo-gauchisme, après les propos de la ministre de l’Enseignement supérieur. Il y a eu une levée de boucliers compréhensible. Pour autant, je connais des universitaires de gauche qui reconnaissent, en privé, qu’il y a une complaisance avec l’islamisme de la part de certains de leurs collègues. Mais comme ils craignent de « faire le jeu » de l’extrême droite, ils se taisent, voire affirment que le problème n’existe pas. Une position nuancée, donc ferme, serait de dire : « Madame la ministre, laissez-nous tranquilles, il y a quand même d’autres urgences, les étudiants sont dans la misère, ce que vous dénoncez existe, mais c’est très mino­ritaire, on va se débrouiller en interne, la fac a des ressources critiques… » Autre exemple : la polémique autour du livre de Noiriel et Beaud [Race et sciences sociales]. Gérard Noiriel est un historien de gauche qui a passé sa vie à écrire sur les ouvriers et les immigrés. Or il a suffi qu’il fasse un livre où il s’inquiète du rem­placement de la question sociale par la question raciale pour que certains en fassent un nouveau ­Zemmour ! Ce qui m’a frappé, c’est que ses amis de gauche ne l’ont pas soutenu publiquement. Là encore, ceux-là auraient pu dire : « OK, le livre de Gérard a des faiblesses, mais il ne mérite pas toute cette ­violence ! » Les mêmes vous expliquent parfois que l’intimidation indigéniste ou islamo-gauchiste n’existe pas. Mais leur attitude à l’égard de Noiriel et de Beaud, leur silence, la peur qui est la leur, peur de se voir à leur tour étiquetés « réacs », voire « racistes », suffit à prouver qu’il y a bel et bien un problème. Le courage, dans ces deux exemples, serait d’accepter de voir ce qu’on a sous les yeux, de concilier désir d’émancipation et quête de lucidité.


CE SERAIT DONC PLUTOT LA GAUCHE QUI AURAIT UN PROBLEME AVEC LA NUANCE, A VOUS ENTENDRE ? POURTANT, ON A L’IMPRESSION QUE C’EST LE CAS DANS CHAQUE « CAMP »…


J’insiste sur la gauche, car la nuance est d’abord un rapport critique à soi, j’essaye donc de prendre à rebrousse-poil ma propre famille politique. Mais la tendance concerne tout le monde, et c’est pour cela qu’on étouffe. D’ailleurs, on voit des groupes d’extrême droite qui saccagent des librairies anars ou qui font intrusion au conseil régional d’Occitanie…


C’EST LE RESSENTI DU REEL QUI PRIME MAINTENANT SUR LE REEL LUI-MEME, C’EST ÇA ?


Je cite Camus, qui fait deux reproches aux gens dogmatiques. Le premier, c’est de ne jamais admettre qu’un adversaire puisse avoir raison. Le second, de toujours placer un livre entre l’homme et la réalité, bref, d’enfermer le réel dans un ­carcan théorique.


VOUS DITES QUE LA NUANCE N’EMPECHE PAS LA RADICALITE, ÇA PEUT SEMBLER PARADOXAL…


Je pense même que c’est la seule radicalité juste, et efficace. Moi aussi, j’ai longtemps considéré qu’être nuancé c’était être un tiède, un doux rêveur. Mais non, la vraie lâcheté, c’est l’arrogance idéologique, la vraie impuissance, c’est le fanatisme. La nuance est une position qui affronte le réel en tant qu’il est compliqué, contradictoire. Sur la question de l’islamisme, on devrait pouvoir, en même temps (!), refuser l’amalgame entre l’islam comme spiritualité et le djihadisme comme violence sanglante, et admettre que le djihadisme a bien quelque chose à voir avec l’islam. Quand vous refusez de voir le monde en noir et blanc, vous avez contre vous les fanatiques de toutes les couleurs ! En général, c’est le signe que vous avez une position juste, que vous vous tenez sur la corde raide, qu’il faut tenir bon ! Dans les années 1930, quand vous étiez un jeune socialiste et que vous vous battiez à la fois contre le fascisme et contre le stalinisme, on vous accusait immédiatement, là encore, de « faire le jeu » du pouvoir ou de l’extrême droite. Mais c’était la seule position vraiment radicale, si radicale que vous vous retrouviez seul, comme la plupart des auteurs que j’aime et que je salue dans mon livre, Orwell, Camus, Arendt, Bernanos, Aron…


VOUS DITES QU’IL FAUT AVOIR LE COURAGE, PARFOIS, DE CRITIQUER SA PROPRE FAMILLE POLITIQUE…


C’est le cas de Bernanos pendant la guerre d’Espagne. Il avait été maurrassien, il avait même applaudi le coup d’État de ­Franco. Mais l’atroce répression contre les républicains l’a rempli ­d’effroi, et il s’est retourné contre son propre camp. La nuance, ici, est une foudroyante lucidité, un aveuglement surmonté.


VOUS EVOQUEZ AUSSI L’HUMOUR, QUI PERMET LA NUANCE !


Introduire de l’humour, c’est introduire de la distance, ça remet du jeu dans le discours. C’est ce que fait l’ethnologue Germaine Tillion quand elle crée une opérette au cœur de l’enfer concentrationnaire. En parlant de l’humour, mais aussi de l’amitié, je veux montrer que la nuance n’est pas une chose abstraite, que c’est une manière d’ancrer les convictions dans la vie.


COMMENT VOYEZ-VOUS LA NOUVELLE GENERATION PAR RAPPORT A CETTE NOTION DE NUANCE ?


Quelque chose me frappe. Les soixante-huitards pouvaient être très idéologues, péremptoires, mais leur discours était toujours adossé à une culture politique, avec des références, un héritage. Maintenant, c’est fascinant, certains jeunes ne se réclament d’aucune référence théorique, d’aucune appartenance politique, ils se sentent simplement du côté du Bien, sur le mode de l’évidence. Mon livre est aussi une façon d’enga­ger un débat loyal avec eux, de leur tendre la main. Peut-être est-ce moi qui ne comprends pas leur façon de vivre leur ­engagement… Et j’aimerais comprendre.


UNE DERNIERE QUESTION, QUI PEUT SEMBLER ANECDOTIQUE : VOUS PRONEZ L’AMITIE AVEC DES GENS QUI NE SONT PAS D’ACCORD AVEC SOI. ÇA PARAIT EVIDENT, MAIS PEUT-ETRE PAS TANT QUE ÇA…


Je ne suis quasiment ami qu’avec des gens qui ne sont pas ­d’accord avec moi ! Quand vous parlez à des êtres en chair et en os, que vous estimez, et qui ont un point de vue différent du vôtre, ça introduit de la liberté et de la complexité. Il faut essayer de préserver un espace de confrontation sincère. Une « franchise hardie, presque désespérée », comme disait Bernanos, quoi de plus beau ? Si le courage de la nuance a déserté le débat public, il peut encore se réfugier dans le secret des amitiés… •


Propos recueillis par Laure Daussy


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Message par Luciole Dim 11 Avr - 18:49

Il ne peut y avoir harmonie qu'avec des nuances. zen
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