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Littlewingrunner
Petit Sage
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Perspectivisme et relativisme

le Ven 8 Juin - 20:45
" Le perspectivisme, vous comprenez que ça devient idiot ou banal à pleurer si ça consiste à dire que tout est relatif au sujet; ou tout est relatif. Tout le monde le dit ; ça fait partie des propositions qui ne font de mal à personne puisqu’elle [n’ont] pas de sens. Mais ça fait de la conversation." Dit Deleuze dans ses cours sur Leibniz.

J'admet que j'ai toujours eu une dent contre le relativisme qui est à la fois d'une banalité effarante et ne saurait jamais constituer une réponse digne de ce nom, mais qui en plus est toujours utilisé comme argument d'autorité : " les goûts et les couleurs...", que ce soit dans le domaine esthétique ( surtout) mais aussi dans tous les autres. Cette absence de jugement critique à la fois sur l'objet mais également sur soi même ( comme si l'on était pas soi même influencé par une infinité de déterminations externes qui conditionnes notre jugement, ce serait être naïf ), m'effraye et m'attriste en plus de m’agacer profondément. J'en tiens pour responsable, en partie puisque je suppose que ce genre de comportement existe depuis toujours, l'idéologie actuelle de l'individualisme ainsi qu'une certaine philosophie qui fait de l'homme la mesure de toutes choses, pour prendre le mot de Protagoras, et ou alors celui ci s'autorise tout jugement, les croyant personnels.

Mais plus important encore, le fait que chacun se choisisse comme sa propre autorité. La notion d'autorité est importante car justement elle n'existe plus, ou de moins en moins, et c'est son absence qui la fait briller : il n'existe alors plus de repère qui fasse référence. Dieu a été évacué depuis un moment, les valeurs traditionnelles également, les autorités charismatiques ne sont pas universelles, les lois elles aussi semblent traverser une crise de confiance, surtout lorsqu'on voit à quel point elles sont peu appliquées. Tout cela conduit l'individu à se retourner vers lui même pour auto-fonder son jugement en oubliant qu'il est solidaire d'un corps social. Les sciences sociales montrent en partie le nombre affolants de déterminismes auxquels nous sommes astreints et que l'on oublie trop souvent. De même les concepts transcendants tel que le sublime, le Beau, ont totalement été évacués, une canette de bière est potentiellement alors aussi artistique qu'une sculpture de Modigliano.

Je ne nie nullement la valeur de l'évènement ( la nouveauté qui dépasse le passé, permettant un changement). D'ailleurs certaines formes de cultures comme la street culture d'un Bansky me paraît absolument être de l'art, et on ne peut pas établir à proprement parler de hiérarchie. Cela me fait toujours rire d'entendre les pseudos intellos critiquer l'art contemporain ( " un gamin de quatre ans aurait pu le faire! " , l'argument que l'on entend toujours) parce que c'est chic ( depuis Baudrillard qui a généralisé sa pseudo critique par son mot : " l'art contemporain, c'est nul! ", plein d'esprit n'est ce pas? ). L'art contemporain en quelque sorte a ouvert l'art à de nouveaux matériaux, donc la canette de bière peut faire partie, mais cette canette en elle même ne renferme aucune valeur esthétique intrinsèque, l'art est toujours, de par son étymologie ars : artifice, proche de la technique. Et la technique suppose toujours transformation. Ce qui nous est offert à voir ce n'est pas une canette de bière ( aucun intérêt) mais une canette dans un dispositif réfléchit et transformée par son entourage et son environnement qui alors peut lui donner une valeur. Je suis loin de défendre la tradition, l'autorité, Dieu, comme fondement du corps social, loin de là : en revanche je fais la remarque que l'on est dans une époque charnière, c'est à dire ou il faut trouver de nouveaux repères, qui ont tous disparus dans la crise post-moderniste qui a suivi la Seconde guerre mondiale. Cela Arendt, qui est, elle, un peu réac' il faut le dire, l'a très bien montré dans La crise de la culture à mon avis.

Ce sur quoi j'insiste c'est qu'aujourd'hui chacun se fait mesure de son propre jugement, et qu'une pensée argumentée en vaut une qui ne l'est pas, il n'y a plus de hiérarchie du discours ( sauf avec les personnes de très bonne foi). On peut croire à l'astrologie aussi bien qu'en un discours scientifique argumenté ou une démonstration sociologique chiffrée, et on considère que cela n'est pas contradictoire car chacun a le droit de croire ce qu'il veut. C'est la distinction entre opinion ( opinio en latin, l'illusion, l'avis non fondé ) et la connaissance ( rapport au monde fondé par des médiations valables ) qui tombe alors avec ce relativisme, autant dire les fondements de la philosophie platonicienne.Les jugements sur l'art ont toujours été problématiques, et je crois qu'on peut discuter indéfiniment sur ces questions sans jamais être d'accord, l'idée du Beau comme le notait Kant implique trop profondément l'intimité des interlocuteurs pour qu'il puisse y avoir conciliation. En revanche sur les autres opinions il y'a, je trouve, un certain danger qui est présente par ce relativisme qui consiste à tout mettre à plat, qui fait qu'en somme " tout se vaut", que des chiffres de l'Insee sur le travail valent une idée reçue, que l'on puisse rétorquer à un discours historique des banalités proches du proverbe populaire... C'est à la fois la possibilité du dialogue et celle de la connaissance véritable qui est sapée.
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